Dans le numéro 16, Daniel Leuwers lançait une enquête auprès ds écrivains : "De quelle façon éprouvez-vous ou avez-vous éprouvé le désir de poésie ? Vocation ? Coup de foudre ? Frôlement passager ? Sollicitation dérangeante ?" Voici, parmi d'autres, dans le numéro 17, la réponse d' Annie Ernaux :
ATTEINDRE PAR LES MOTS LE COEUR DU RÉEL

Par Annie Ernaux

Le désir, je connais. Désir de soleil, d'avenir, d'homme, de fraises en hiver. Le désir de lire et celui d'aller à Venise. Mais je bute sur le désir de poésie. Sans doute parce que je ne sais pas dire ce qu'est la poésie. Il me semble qu'elle est justement, seulement, un désir, celui d'atteindre par les mots le coeur du réel, de tout ce qu'il y a dans les autres désirs et leur inachèvement. Un désir qui traverse toute la littérature, sans distinction de genres et qui se confond pour moi avec celui d'écrire. Il me semble l'avoir éprouvé pour la première fois l'été de mes quinze ans, dans l'autocar qui relie Duclair à Caudebec. Le soleil se couchait sur la Seine. Je me souviens de l'éblouissement de la lumière sur l'eau, des rives noires de la forêt de Brotonne, et du sentiment étrange que je ne pouvais pas me contenter de jouir du paysage, il fallait le fixer par l'écriture et ainsi aller "au-delà". De quoi, je ne savais pas. Il en est encore ainsi.