ALAN SILLITOE

PROFIL D’UN INSOUMIS

Par Michèle Duclos

 

 

    En 1958 le premier roman d’Alan Sillitoe, Samedi soir, dimanche matin, qui s’appuyait sur la vie de travail en usine de l’auteur adolescent, connut un succès éclatant, suivi un an plus tard par celui d’une longue nouvelle, La solitude du coureur de fond ; un double triomphe dû en grande partie à la nouveauté du sujet et à la sincérité de l’auteur ; un triomphe conforté peu après par les films (tournés respectivement par Karl Reisz en 1960 et Tony Richardson en 1961,avec pour La Solitude du coureur de fond Tom Courtney dans le rôle de Smith, le jeune délinquant rétif à toute réinsertion sociale). Depuis, Sillitoe a publié régulièrement des romans et des nouvelles qui mettent en scène divers milieux sociaux et professionnels qu’il a été amené à fréquenter. Il connaît un succès aujourd’hui plus grand que jamais après la publication de Birthday en 2001 et de A Man of his Time l’année suivante, deux romans dont on peut affirmer que pour l’art du récit et l’ampleur de la vision historique ils font de lui l’émule d’un Balzac et l’égal d’un Dickens (avec cette différence que la majorité de ses récits et de ses personnages sont inspirés directement par sa généalogie familiale).

    En se détachant du contexte prolétarien qui était celui de son enfance, le romancier risquait de décevoir ses premiers admirateurs. Ni défenseur ni ennemi de la classe ouvrière – « Je ne m’étais jamais pensé comme appartenant à la classe ouvrière ou à toute autre classe » et « Quand je me suis engagé dans la Royal Air Force c’était pour  devenir technicien et fréquenter tous les milieux », LwA (p. 264) -  Sillitoe refusait aussi d’être rangé avec les « Jeunes Gens en Colère » issus de la bourgeoisie et en révolte contre la culture et l’éthique victoriennes encore présentes dans la littérature des années cinquante : « Je ne me suis jamais senti partie prenante du mouvement des ‘Jeunes gens en colère’, à supposer qu’il ait existé » (LwA, p. 267). Pourtant, avec une expérience sociale et géographique différente, Sillitoe partage leur     dénonciation de la médiocrité, de l’enlisement culturel qui à leurs yeux caractérisaient l’immédiat après-guerre et les années cinquante, comme en témoigne le poème « Images de Pillage » paru en 1960 avec le long poème, « audenesque » par la thématique, le ton et la prosodie, intitulé The Rats and other poems ; comme en témoigne aussi une séquence de poèmes, Tides and Stone Walls, parue en 1986, qui dénonce la décrépitude d’une certaine Angleterre petite bourgeoise conservatrice.

    Dans un essai autobiographique présenté sous le titre Raw Material  (traduit en français comme Nottinghamshire), Alan Sillitoe s’élève contre les injustices sociales que ni la première ni la seconde guerres mondiales, ces boucheries absurdes et criminelles, n’ont su éradiquer («Stèles en Picardie »). Dans son autobiographie, Life without Armour, il s’en prend à « ceux qui dirigent le pays – à l’époque je les appelais les rats » et à « l’esprit de conformisme médiocre et satisfait de l’Angleterre des années 50 » (« the mindless conformity and complacency  of England in the 1950s » (LwA, p.236 et p.233). Il s’en est expliqué dans l’un de ses premiers romans, La Mort de William Posters : « Dans l’Ancien Testament on trouve l’histoire (…) de deux armées face à  face (…). Pendant la nuit Dieu envoya les rats dans les tentes de l’armée la plus puissante ; ils furent sa perte en rongeant les courroies des boucliers. Les rats sont les législateurs non reconnus du monde (…) Ils sont la cause de la Peste Noire qui a balayé la moitié de l’Europe au Moyen Age. Les Tartares, assiégeant une ville de Crimée, catapultèrent un cadavre bubonique pardessus les murailles, si bien que la peste jointe à la famine vint à bout de sa résistance (…). Les rats devinrent totalement invisibles mais ils continuaient à se reproduire et la gent des rongeurs à proliférer dans les divers sous-sols de l’oubli…»

    Sillitoe est aux antipodes du « héros » de Samedi soir, dimanche matin, Arthur Seaton, dont la seule tentative d’émancipation passe par des beuveries et par l’adultère avant qu’il se laisser piéger par un mariage des plus conformistes. Proche du jeune Smith de la Maison redressement (il ne devait pas manquer de jeunes délinquants dans l ’entourage du futur romancier pour inspirer son récit !), Sillitoe est un insoumis, un rebelle à toute forme d’emprise  sur l’individu, cette emprise vînt-elle d’un régime -proclamé socialiste (« Irkutsk »). Il se méfie même des utopies généreuses comme le mouvement anti-nucléaire actualisé par la Marche d’Aldermaston à laquelle il accepta néanmoins de participer. « Être pacifiste m’était incompréhensible même si j’ai toujours considéré la conscription comme incompatible avec une société libre ». (LwA, p.267). Ce qui ne l’empêcha pas (sous le signe des poissons il se reconnaît être double) de s’engager vers la fin de la guerre dans la RAF pour échapper à l’usine, ni d’être fasciné par l’histoire et les cartes militaires dès son plus jeune âge (AFA, p.33).

    Une seule exception à sa méfiance généralisée du politique: Israël. Conforté par la lecture quotidienne, à l’école et à la maison, de la Bible qui ouvrait des horizons géographiques flamboyants à son imagination, Sillitoe adolescent est le témoin lointain, par presse populaire interposée, du martyre infligé par les Nazis à tout un peuple déjà maltraité par l’histoire. Il s’en exprime avec une émotion inhabituelle dans son autobiographie (LwA 17-18). Plus tard il comparera la situation du tout récent Israël cerné par les nations arabes à celle de la France occupée par l’Allemagne nazie en 1940. De ses voyages au Proche-Orient il ramènera une séquence de poèmes inspirés par ce pays et par la Bible, parus dans Storm and Other Poems en 1974 (poèmes présentés et traduits dans le numéro 3 – printemps 2007 - de la revue en ligne http //temporel. fr n° 3).

    Issu d’un milieu prolétaire mais non dénué de cette culture que favorisait la lecture assidue de la Bible, Sillitoe échoua deux fois à l’examen d’entrée (« eleven plus ») de l’enseignement secondaire ; il dut à l’âge de quatorze ans travailler dans une petite entreprise de cycles sans pour autant renoncer à son appétit de lecture et à son attrait précoce pour l’écriture. Les difficultés affrontées et vaincues forgèrent son caractère et son indépendance d’esprit (« Apprentissage précoce »). Il terminait ainsi le discours qui clôturait la remise d’un Doctorat Honoris Causa par la De Montfort University aux Etats-Unis : « N’avoir pas reçu d’éducation formelle a pour conséquence, dix années après avoir été reconnu comme écrivain, que je n’éprouve ni crainte ni respect envers n’importe quelle organisation sociale cherchant à se pérenniser sans se remettre en question. Le seul honneur signifiant pour moi est celui d’être publié. Une tendance anarchique, proche du nihilisme, m’a toujours empêché de prendre trop au sérieux les appuis et les téguments, ce qui peut avoir quelque chose à voir avec les circonstances de mon enfance » (AFA, p 31).         «L’éducation vient de la lecture ; le reste est instruction et expérience » (AFA, p.32).

    Sa rébellion reste néanmoins dans les bornes du sociable : « L’artiste est un individu original, buté si vous voulez, quelqu’un qui refuse toute tentative de classification comme une menace à sa capacité de critique et d’observation. Parallèlement, il est influencé seulement par la moralité que la civilisation a instillé en lui presque à son insu et qui doit suffire à maintenir son œuvre dans les limites des valeurs humaines. » (AFA, p.32).

    La révolte de Sillitoe le dresse – pacifiquement contre la société et son ordre social, ce qui le distingue nettement d’un autre grand rebelle plus flamboyant dont il fut l’ami : Ted Hughes, qui dans la veine chamanique du psychopompe, dénonçait l’action néfaste du monothéisme chrétien, particulièrement du protestantisme, et dans la foulée du « rationalisme sceptique » qui pour lui ont mutilé l’homme en le coupant du cosmos. Malgré son intérêt pour l’Ancien Testament et une préférence pour l’éthique judaïque par rapport au christianisme, Sillitoe s’avoue agnostique. (« Création »). « Pour ce qui est de la religion, je n’en ai aucune, mais si j’en avais une je serais beaucoup plus proche de la juive que de la chrétienne parce que les Juifs ont un code d’éthique mieux adapté » (« the Jews have a more compatible code of ethics ». Lettre à l’auteur du 16 / 11 / 04).

    Pourtant, si une présence certaine de la mort apparaît dans sa relation aux paysages (« Poème écrit à Majorque », « Stèles en Picardie », « Printemps en Languedoc »), il ne manifeste directement ni inquiétude ni angoisse ni interrogation métaphysique. L’opposition entre ce qui oppose les deux champs de rébellions, métaphysique et sociale, apparaît clairement si on compare l’image du processus créatif développée dans le célèbre poème « The Fox » où Ted Hughes assume l’approche du poète chaman inspiré, presque halluciné, avec celle de Sillitoe poète et romancier qui inscrit son écriture dans un perspective humaine et sociale : (« Le Poète », « Shylock ») : « Un romancier doit être solitaire, travailler comme un mineur profondément dans le sous-sol et loin de toutes les influences populistes, ou de préoccupations intellectuelles ; la seule lumière lui vient de son casque qui éclaire le filon unique qu’il a découvert, auquel il doit travailler sans être dérangé »  (LwA, p.239).

    Écrire est pour lui une nécessité vitale (« Travail »). Dans la Préface à ses Collected Poems Sillitoe définit clairement la différence dans l’attitude créatrice qui est la sienne en tant que romancier d’une part, et en tant que poète de l’autre : « A la différence du romancier, qui peut se dissimuler derrière ses fictions pendant toute sa vie d'écrivain, le poète qui présente un recueil de tous ses poèmes déploie l'histoire  affective de son cœur et de son âme. Une telle présentation, même sous l'apparence d'un déguisement, ne peut être falsifiée, à supposer que ses poèmes lui soient fidèles, et quels poèmes ne le sont, s'ils sont des poèmes ? Telle est la conviction qui m'animait en assemblant cette collection : l'affirmation que la vie intérieure est plus discernable, fût-ce à la suite d'une recherche diligente, que n'importe quel autoportrait dans un roman ou une nouvelle […].

    Les deux entités [le romancier et le poète] sont séparées au point qu'on croirait deux personnes différentes. La raison m'en échappera toujours, à moins qu'il existe certaines choses qui ne peuvent être dites par la fiction. Elles ne peuvent y entrer parce qu'elles proviennent d'une élévation de la psyché que le roman ignore (…). Quand je suis devenu écrivain ce fut comme poète, mais la fiction ne fut pas longue à intervenir, peut-être pour remplir ces espace qui existent nécessairement entre un poème et le suivant, mon tempérament ayant décidé que ma vie durant il ne me serait pas permis de rester inoccupé un seul moment »

    Les poèmes de Sillitoe ont tous comme point de départ un moment de sa vie physique ou mentale. S’il pourrait sembler au départ que son attitude rebelle le range dans le vaste courant du romantisme, son isolement – tout relatif et délibéré - n’a rien de byronien. Son art dépouillé, sa langue très volontiers familière dans le choix des vocables et de la syntaxe et surtout sa thématique le rapprochent de la poétique classique. Ses poèmes sont des vignettes qui illustrent concrètement pensée, idée, situation parfois très prosaïques. Le style se caractérise par une prosodie libre qui écarte les enjolivements et les figures de style pour conserver la solidité d’une prose bien rythmée. Selon le sujet le ton va de l’enjoué au grave, du badin ironique (« Petite annonce ») à l’indignation. Alors que la prose narrative de ses romans et autofictions est d’une richesse formelle et lexicale fascinante, marquée par une longue et passionnée pratique de la Bible, le poète, comme le recommandait et l’illustrait Valéry, sait que sa langue doit être plus austère, plus économique, que celle du prosateur.

    Sillitoe est peu disert, il se montre discret sur sa vie affective («Ruth nage pour la première fois dans la Méditerranée ») ; ses paysages, eux-mêmes peu nombreux, plus que de pittoresque sont source de méditation sur le sens de la vie. L’art le retient quand il a une portée politique libertaire (« Delacroix, "La Liberté guidant le peuple" »). Certains poèmes illustrent des goûts explicités dans ses textes en prose – tel son intérêt pour la radio sans fil, conservé après son passage dans la RAF (« L’Arche de Noé »), sa passion pour les cartes de géographies et plus encore pour les voyages et les cieux exotiques, particulièrement la Sibérie et Israël.